山竹

Samedi ! La rentrée est enfin passée, le Judier est sur les rails à pleine vapeur, et la fin de cette semaine va permettre de souffler un peu. Rien de tel pour aller se promener dans notre petit quartier de Tangjia qu’on aime tant, où on sent la Chine si chaleureuse et vivante. Le temps est magnifique, digne de la réputation paradisiaque de Zhuhai : un ciel sans nuages d’un bleu parfait, un soleil faisant rayonner mer et palmiers, trente-cinq degrés qui en paraissent plus de quarante (moins paradisiaque). Le temps est particulièrement calme, un vent absolument inexistant, aucune goutte de pluie, une humidité inférieure à la normale. Trop calme.

Ce n’est pas une situation isolée. Depuis quelques jours la météo se montre d’une clémence notable. Peut-être même trouverait-on cela étrange si nous n’étions pas ces néo-arrivants. Il y a quelques jours on nous a annoncé une pluie conséquente prévue pour la nuit de mercredi à jeudi. Pas si petite, puisqu’elle risquait de faire annuler tous les cours de l’université. Finalement elle a dévié et pas la moindre goutte n’a atteint notre petit nid. Ces derniers jours les Chinois n’avaient toutefois les yeux rivés non pas sur cette possible tempête, mais sur quelque chose d’autre qui se prépare dans l’ombre. Ce temps était trop parfait, et ce calme pourrait être l’antichambre de l’enfer. Cet enfer, les chinois l’appellent 山竹.

Mangkhut

山竹 (le reste du monde parle de Mangkhut) est très beau, mais terriblement puissant. Il défie tous les chiffres. C’est un super typhon de catégorie 5, le plus puissant au monde enregistré en 2018 (ouragans compris). D’ailleurs, le saviez-vous ? Les typhons, les ouragans et les cyclones désignent en fait le même phénomène météorologique, les différences d’appelations ne font référence qu’à leur océan et hémisphère d’origine. Les cyclones se propagent dans le Pacifique sud, les ouragans dans l’Atlantique et le Pacifique nord-est, et les typhons parcourent le Pacifique nord-ouest. Il arrive même qu’un cyclone devienne un typhon ou réciproquement.

Revenons à notre 山竹 : il est le plus violent typhon que Hong Kong n’ait jamais affronté depuis le début des mesures. Des vents dépassant les 300 km/h, un oeil de 25km de rayon, un diamètre total de près de 2000km. Il a ravagé les Philippines, y fauchant des dizaines de vies. La presse ne tarit pas d’adjectifs pour le décrire, mais systématiquement le véritable ressenti ressort : le monstre. Et il arrive sur nous…

Ce que certain not vu sur le chemin

Une grosse tempête comme une autre se dit-on, pauvres inexpérimentés des tropiques que nous sommes. Encore des événements abstraits. Petit à petit, la tension monte toutefois : les cours seront probablement annulés en début de semaine prochaine, les transports s’arrêtent de fonctionner 24h avant. Ma foi, comme quand il neige un peu sur Paris. On commence à se poser des questions quand on nous enjoint à faire des réserves de nourriture et d’eau pour plusieurs jours, ainsi qu’à avoir une radio et à bien recharger toutes nos batteries. Puis, des gens du groupe Wechat des expats commencent à parler de prendre les derniers avions pour partir. Hum… Nous n’hésitons pas à rester sur place mais suivons toutefois les conseils, les locaux doivent savoir de quoi ils parlent. On nous recommende en particuier de scotcher les fenêtres, et de bien colmater toutes les aérations… Comme si du scotch pouvait bloquer le vent. N’étant installés que depuis peu, nous n’en avons pas, et décidons de ne pas suivre ce conseil. Nous nous préparons néanmoins aux éventuelles coupure de courant, de gaz, et d’eau.

Le typhon comment à nous carresser de ses lointaines trainées. La pression chute, on passe sous les 1000HPa. Les nuages s’accumulent, ils deviennent opressants, bas, sombres. Il fait nuit une heure avant le coucher du soleil. Maintenant que nous avons été prévenus et conditionnés à la peur, nous préparons tout. Les tables à l’intérieur, ainsi que chaussures, paillassons, tout ce qui pourrait s’envoler et devenir un projectile mortel. Fenêtres fermées, portes vérouillées, réserves pour plusieurs jours accessibles. Il arrive… Arrive-t-il vraiment ? Les enfants jouent dehors, les vélos passent, apparemment on est un peu avant l’heure. Allons donc manger, c’est le moment. Certains de ces chinois complétement déjantés (les jeunes…) du groupe de Go vont même jouer à la cantine de la fac, convoquant toute le monde. ? N’y allons pas, ça n’a pas l’air raisonnable. Puis finalement, Bruno et Nicolas viennent boire des bières à la maison. Ce nest vraiment pas une si grosse affaire, ce typhon.

Nous voilà à attendre : on aimerait le voir ce typhon ! La curiosité prend le dessus, c’était aussi une partie de l’aventure. Les drames météorologiques à Paris c’est quand même une vingtaine de centimètres de neige ou un peu de chaleur, voire une petite crue de la Seine, mais rien d’aussi grandiose qu’un typhon, surtout 山竹. Et puis, on a un peu surestimé ce typhon peut-être, il est censé déjà être là et il n’y a que de gros nuages. Voilà le Judier un peu penaud. En plus le super typhon n’est plus qu’un pauvre typhon de catégorie quatre, c’est le début de la fin. On l’attendais avec tant impatience, notre petit 山竹.

Cette nuit du samedi soir nous parît bien décevante devant l’ampleur de ce qu’on attendait d’un (ex) super typhon. Mais, est-ce vraiment fini ? Prenant de court cette petite désilusion, Chan, le collègue de Didier, annonce sur le groupe WeChat de leur séminaire qu’il n’y aura pas séminaire après-demain de manière sûre, nous souhaitant bonne chance pour la survie, annonçant qu' »it looks crazy bad.” Viennent le tour de l’IFCEN, qui annule les cours du lundi, puis de la ville qui passe en alerte rouge. Toutes les rues seront fermées dès demain 7h, chacun est appelé à rester chez soi. Le vent se lève, il nous caresse de manière un peu plus soutenue que la chaude brise du soir. 山竹 sera là à l’aube, pour le moment, après une demi-douzaine de bières avec Nicolas et Bruno, il faut aller dormir.

Il se rapproche

Il se rapproche

Le lendemain, ce n’est pas le réveil qui rompt le sommeil, mais le sifflement du vent. Il est aigü à en avoir mal aux oreilles, tel un aspirateur poussé au-delà de ses limites. Un coup d’oeil par la fenêtre et on discerne quelques gouttes de pluies portées par le typhon. Il se rapproche, le vent est déjà là. Heureusement nous sommes au sec, nous allons sans tarder vérifier l’étanchéité des portes et des fenêtres, puis vivre notre vie recluse de résistants à la nature. C’est comme un vent très fort (enfin, nous ne le sentons pas de face) avec un désagréable crachin. La mer est à peine visible depuis la maison, pourtant si proche de la côte.Ce qui étonne après quelques heures ce n’est pas l’éclat mais la durée. Sans cesse le vent souffle de toutes ses forces, plus qu’on ne l’a jamais vu, plus qu’on le l’a jamais entendu. On pense s’y habituer mais régulièrement ce sont des bruits sourds qui nous rappellent qu’il n’est pas qu’un coup de mistral plus fort que les autres. De tous côtés les portes vibrent, les fenêtres tremblent, les aeration’s claquent. À l’extérieur, les branches d’arbre suivant les courants d’air ascendants et les arbres sont réduits à ramper au sol. Dire que c’est un typhon en train de mourir, déjà relégué à la catégorie 2 !

Il est là

Le typhon s’amplifie. Ce n’est plus de la pluie, ce sont des trombes d’eau dignes de canadairs qui s’abattent au sol, fouettant les fenêtres et batting la chaussée. Mais elles ne tombent pas, non : elles défilent à l’horizontale ! Quand on regarde les gouttes arrivant sur nos fenêtres, on les voit se jeter droit sur nous, parfois même remontant d’on ne sait où, portées par les incroyables mouvements d’air du typhon. Les routes autour de la maison finissent peu à peu sous l’eau, chaussées puis trottoirs. On ne discerne plus la frontière entre la mer et l’eau qui a saturé les rues. Le vent s’engouffre par les rainures des portes et les gonds des fenêtres, des gouttes rentent, des feuilles et des branches même. On colmate avec des tapis, mais ils s’envolent. On y empile des chaussures, mais même les grosses rangers de Julie elles ne suffisent pas pour maintenir le tapis collé au sol et empêcher les feuilles et autres objets volants de rentrer par la rainure sous la porte. Heureusement, on a assez d’objets lourds pour enfin clouer ce tapis au sol !

Nous étions particulièrement mal placés

Le vent souffle, souffle, et souffle encore… Et ce pendant des heures et des heures. C’est lui qui nous berce (ou plutôt nous enpêche de nous endormir) le soir quand nous allons nous coucher. Il hurle, siffle et tourmente nos oreilles de son bruit strident. Nos fenêtres vont-elles tenir jusqu’à demain matin ? En tout cas, nous n’avons pas encore eu de coupures ni d’élècricité, ni de gaz, ni d’eau. Les fenêtres et l’immeuble ont tenu jusqu’ici. On croise les doigts pour que cela tienne encore pendant la nuit.

Lundi matin… Les fenêtres ont tenu. Le ciel est gris. Le vent souffle encore, mais beaucoup moins. La mer, qui était montée de plusieurs mêtres jusqu’aux pieds de notre immeuble, est repartie. C’est fini, 山竹 nous caresse une dernière fois avant de mourir. Et, la vie reprend petit à petit son cours normal. Il faudra débarrasser les routes de tous les arbres déracinés, cloisons arrachées et autres bouts de tôle envolés. Les chinois sont efficaces et se sont déjà mis au travail en commençant par les grands axes. Les cours reprennent normalement. Les vitres de notre appartement se rappellemnt encore de 山竹 : elles sont toujours pleine de la bouillasse poussiéreuse et grasse qu’il transportait, même après avoir été lavées et raclétées plusieurs fois.

Dans l’après-midi, Chan rentre chez lui depuis Pékin où il était allé pour une conférence, puis coincé par le typhon. Surprise ! Sa fenêtre a été arrachées par le vent ! Nous lui proposons de venir passer la nuit chez nous : il se peut qu’il pleuve encore cette nuit.

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