Singapour ou la démesure

Après un samedi fort mouvementé à Macao, en émotion comme en activités, totalisant vingt kilomètres de marche et autant de vélo, le tout couronné par une soirée bien arrosée au karaoké de notre chère Tangjia, il eût été appréciable de s’offrir une copieuse nuit de sommeil. Toutefois, le réveil sonne à 4h50 !

En effet, je dois partir pour Singapour pour une semaine de conférences. Malgré la belle occasion de voyager, de continuer à explorer le monde mathématique et d’y découvrir de nouvelles merveilles, c’est toute une péripétie qui s’annonce. La raison de toute cette galère ? l’université avait oublié de me prévenir de l’absence de fonds pour les voyages, de sorte que je finance moi-même ma recherche, tâchant donc de prendre des vols à prix raisonnables (en évitant toutefois les quinze heures d’escale associées aux vols les moins chers). Le contrecoup est attendu : ce ne sont pas les horaires les plus confortables, ni les aéroports les plus proches. Le plan de route est donc de faire un peu de vélo jusqu’à la gare routière de Tangjia, puis trois heures de bus jusqu’à l’aéroport, puis quatre heures d’avion jusqu’à Singapour, puis deux heures de transports en commun jusqu’à l’université où se déroule la conférence.

Rien de tel toutefois que de se lever tôt le dimanche matin pour profiter de l’obscur sommeil du soleil. Les rues sont désertes et le silence imperturbable. La température s’est radoucie, après une semaine venteuse et nuageuse nous rappelant, vaguement, que nous sommes en plein coeur du mois de décembre. Il est si agréable de pédaler dans cette ambiance douce de l’hiver tropical que je me réjourais presque suffisamment de ce petit plaisir du matin pour compenser le manque de soleil.

Mais enfin Singapour m’ouvre ses portes ! Après l’habituelle pénible période de l’avion, aussi peu productive que peu confortable, vient le moment de filer à l’université pour prendre ses clés, poser ses affaires, et pouvoir respirer un peu cette étrange ville. Colonie anglaise pour un petit siècle, puis ville malaise pour deux ans, pour enfin devenir l’un des modèles de développement économique fulgurant d’Asie : on sent déjà le cosmopolitisme dès les premiers panneaux, tous écrits en chinois, anglais, malais et tamil ! Le second regard se porte à travers les vitres de l’aéroport, évoquant le septembre zhuhaiens : une pluie torrentielle dans un jardin foisonnant d’arbres et de buissons luxuriants, si bien que j’ai cru au premier coup d’œil apprécier une cascade dans un jardin luxuriant de l’aéroport. Mais non, ici le climat est bien tropical : toute l’année se vit à plus de trente degrés sous de perpétuels orages. Heureusement, j’ai mon parapluie !

Bien que 80% de la ville soit composée de Chinois, la différence avec la Chine est flagrante : les modes vestimentaires sont proches de ce qu’on connaît en Europe, chacun se tient parfaitement dans les files d’attente et escalators, et les chinois ont la peau nettement plus mate. Des constantes bien loin de l’Europe apparaissent toutefois : les échelles sont autres, malgré le fait que Singapour soit une petite cité-état. Pour aller à l’université, pas moins de trois métros et un bus, avec un total de 44 stations en tout !

L’une des tours de Kent Vale, la résidence universitaire

J’arrive enfin au campus où l’université me loge : Kent Vale. La résidence est à l’image de Singapour comme je le découvrirai lors des jours à venir, verticale, design et écologique. Appartement de luxe, tout équipé et au sein d’un institut flambant neuf. Évidemment, comme tout campus universitaire anglo-saxon, il est un peu loin du centre-ville. Malgré mon plaisir pour la marche, les longues avenues presque autoroutières et la pluie torrentielles me font opter pour le bus, un si agréable moyen de voir la ville d’un coup d’œil ! La conférence s’annonce chargée et passionnante, et il faut ajouter à cela mon programme de la semaine pour continuer à avancer les projets du moment ainsi que les probables rencontres (mathématiques et autres) qui auront lieu. Je vais essayer de trouver un petit moment pour m’évader chaque jour, une fois mon cerveau lessivé d’efforts et mon esprit saturé d’idées, pour aller m’imprégner de Singapour. Ainsi donc, pourtant déjà épuisé par cette journée de voyage alimentée d’une si courte nuit, je me laisse porter au hasard vers le centre par l’un des bus passant devant l’université. Un peu au nord de Chinatown (histoire de ne pas être trop dépaysé), je trouve une zone foisonnante de centres commerciaux à tous les coins de rue, en bord de fleuve.

Clarke Quay, au coucher du jour

Il s’agit de Clark Quay, un lieu de vie hipster et expat dans un mouchoir de poche : deux rues formant une croix et un petit bout de rive sur le fleuve en font un dense amas de restaurants en tous genres, de toutes nationalités, de bars, de scènes de concerts, et de clubs, le tout sous un chapiteau en forme de champignons violacés par les lumières des projecteurs. Malgré l’effervescence, le bruit est absorbé par la fontaine centrale et laisse place à un peu de paix pour dîner. J’en garderais un goût de faste et d’apparences, et n’en oublierai pas les prix exorbitants (on dit Singapour est la Suisse de l’Asie, et je ne tarde pas à en sentir les raisons). Et sur le chemin du retour j’aperçois soudain, sans même plus y penser, l’apothéose de tout ce faste : « le bateau » !

Marina Bay Sands (le bateau) et le Helix Bridge

Lundi matin, je découvre pour la première fois les succulents petit-déjeuners à Kent Vale : buffet à volonté avec tout ce dont vous rêvez et bien au-delà, du croissant au bœuf terriyaki, en passant par le porridge et le stand à œufs, la machine à gaufres et le fromage, ainsi que tous les cafés et yaourts qui manquent tant en Chine ! Mais rapidement je me rappelle où je suis : je transpire, chaque sortie de bâtiment climatisé (à 16°C) est une nouvelle bouffée d’air bouillant, les lunettes d’embuant sur-le-champ, la transpiration ruisselant peu après. On n’est peut-être pas si malheureux d’avoir une petite saison sèche à Zhuhai !

Le premier exposé de la journée de trouvé être le seul, présenté par un des grands spécialistes du programme de Langlands : Wee Teck Gan. Et il s’asit d’un exposé sur… Singapour. En effet, il est important de faire en sorte que chacun trouve son chemin dans cette jungle géante, donc trois petits exposés préliminaires s’imposent. D’abord, « Singapour is fine… for if you do something illegal, it is (a) fine! » En effet, Singapour n’est pas si propre et bien organisée par hasard, mais plutôt comme résultat d’une intransigeante répression des incivilités. La valeur des amendes pour toutes sortes de menues infractions est exorbitantes : 300€ pour cracher dans la rue ou fumer, 700 pour traverser hors des clous, plusieurs milliers pour des infractions plus graves, et Singapour est longtemps resté l’un des pays sur le podium mondial du nombre d’exécutions… la ville est parsemée de panneaux rappelant les interdictions en tous genre, même les plus improbables !

Singapore is (a) Fine!

La nourriture quand même : ça ne manque pas de culture culinaire locale, surtout influencée des mets malais mais on trouve beaucoup de plats chinois. Le café et le thé nécessitent un bon moment d’adaptation : alors qu’ils sont omniprésents, appelés kopi et teh, les cartes sont pour le moins dépaysantes puisqu’on a le choix entre une myriade de dénominations aussi obscures les uniques que les autres : kopi o peng, kopi si kosong, kopi sterng, kopi c, kopi o siew tai… Pourquoi ne pas simplement commander un kopi alors ? On se retrouverait avec une espère de café alongé avec du lait condensé et deux cuillères de sucre. Heureusement que Wee Teck est là pour nous expliquer l’effet précis de toutes ces dénominations :

Commander le café, une tâche plus compliquée qu’il n’y paraît…

Je vais alors au hasard, après quelques discussions avec d’improbables collègues retrouvés lors de l’accueil des participants, à Marina Bay. Je pensais y voir les fameux jardins sur la baie centrale de Singapour, quelle fut donc ma surprise lorsque je suis arrive pas moins que sous le « bateau » ! Immense, démesuré, exubérant… Et derrière, des jardins encore plus époustouflants, avec les fameux arbres en acier qui font partie de tout un écosystème auto entretenu de purification de l’eau et de l’air, avec des panneaux solaires et des pomptes géothermiques qui alimentent toutes les installations de la zone. La jungle la plus sauvage et luxuriante au sein d’une des villes les plus modernes au monde. La plus artificielle aussi : au-delà des arbres en acier, deux dômes vitrés apparaissent sur la rive, et n’abritent pas moins que deux jardins botaniques qui semblent attirer tous les regards.

Je me laisse porter par le flot vers Flower Dome, encore des serres botaniques comme on en verrait au Jardin des plantes à Paris. À peine rentré, c’est une véritable claque : on est dans une bulle tellement immense qu’on en oublierait les parois, et… on a une sensation totalement différente ! La serre est en fait climatisée et humidifiée de sorte à simuler un climat méditerranéen. Plus de 10000 espèces de plantes, en passant par les cactus et les baobabs, organisés en jardins à thèmes géographiques : Afrique du Sud, Europe, Amérique du Nord, Maghreb… toutes les zones tempérées du monde défilent sous nos yeux, avec de nombreux panneaux expliquant en détail l’anatomie des différentes espèces, leurs places dans leurs écosystèmes respectifs, leur dépendence en le climat… un véritable musée botanique dans un jardin qui pourrait être une petite ville !

La bulle suivante : Cloud Forest. Moi qui croyait avoir commencé fort dans la démesure singapourienne, j’étais loin du compte : c’est une véritable montagne qu’ils ont reconstruit ici ! L’entrée donne droit sur une immense cascade luxuriante. L’oxygène manque, il fait frais et humide, reconstituant les conditions des « forêts de nuages », les forêts typiques des montagnes rocheuses des climats tropicaux telles Huangshan ou Zhangjiajie (les montagnes d’Avatar). Un chemin parcourt lentement l’équivalent de dix étages. L’accent est longuement porté sur l’écologie et la destruction rapide et irrémédiable de l’environnement ces dernières années.

Épuisé, je rentre en passant par le VivoCenter, le plus grand centre commercial de Singapour (histoire de m’acheter un short, il fait terriblement chaud). Quelque chose de bien commun avec la Chine : Singapour est un temple du centre commercial.

La démesure des centres commerciaux Singapouriens

Le reste de la semaine a laissé ses quelques moments de répit à la fin des conférences lorsque l’épuisement ne l’emportait pas. L’un des soirs, malgré l’orage menaçant, ma témérité m’a poussé à aller jusqu’au centre-ville à pied depuis l’université. La NUS est située sur les versants boisés du sud-ouest de l’île, et un chemin a été aménagé pour les piétons à travers ces petites zones de jungle conservant leur impunité au sein de la ville ultramoderne : Southern Ridges. Deux bonnes heures de marche à travers bois et jardins, surtout traversant de nombreuses passerelles fort agréables dominant la ville et offrant de nouveaux points de vue.

Une arche du Southern Ridges

Un petit détour à Orchard road vaut le coup pour les amateurs de shopping comme pour les yeux qui se régalent d’architecture moderne : centre commercial après centre commercial, des deux côté de la rue, redoublant d’efforts pour dépasser son voisin en taille comme en luxe. Bien évidemment, chacun abrite ses magasins d’entrée de gamma tels Rolex ou Vuiton, mais surtout ses Cartier, Dior, Chanel et autres fleurons du luxe… ainsi qu’un Starbucks, qui y trouve toujours sa place ! Encore un quartier qui fut jadis une zone agricole et éparse, essentiellement recouverte de vergers, et qui est aujourd’hui la plus grande concentration de centres commerciaux aux monde. Une perle de plus à ajouter à la démesure de Singapour.

Pour le dernier jour, après un petit tour au musée des arts et des sciences (pour voir une très belle exposition sur la vie et la physique de Feynman) avec un bon collègue, Mehmet, qui s’est poursuivi avec une discussion politique enflammée sur les situations croisées entre Europe, Turquie et Chine, je me lance dans une perle de plus de la démesure singapourienne : le jardin botanique. Comme chaque grande ville penserions nous, avant d’arriver dans sa petite centaine d’hectares classés au patrimoine mondial, une véritable forêt tropicale préservée reconstituée depuis des décennies au sein de la ville. Si les palmiers sont le paysage standard sous ces latitudes, on y trouve d’étonants jardins d’orchidées de toutes sortes, de gigembres de milliers d’espèces qu’on ne soupçonnerait pas, de singes et de lézards qui formillent dans tous les sens. Moi qui pensait traverser simplement un jardin, j’ai passé des heures à dévorer des sens ce lieu d’évasion singapourien.

Épuisé de cette semaine intense, entre mathématiques, société et tourisme, s’il me tarde d’être de retour à la maison, je m’efforce toutefois d’aller à Tiong Bahru, un quartier tout à fait standard de Singapour où une vie moins fastueuse resplendit. En effet, Singapour est constituée à plus de 80% de logements publics, ce que l’on comprendrait bien comme étant des HLM. Le ressenti n’est pas tellement différent, et les théories du Corbusier ont ici trouvé leur épanouissement puisque les vertigineuses forêts de tours sont animées par des commerces omniprésents, des marchés dynamiques et des installations publiques fort abouties que l’on se dirait bien souhaiter également autour de nos maisons. Peut-être y a-t-il ici un succès qui devrait éclairer d’autres politiques publiques ?

Tenant à peine sur mes jambes, épuisé mais émerveillé, je pars quelques heures en avance pour rejoindre l’aéroport et profiter de l’oisiveté qui y règne, gardant de cette semaine entre jungle et ultramodernité un seul synonyme de Singapour : la démesure.

La ville hors normes, entre jungle luxuriante et architecture ultramoderne



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